Werker – l’étude de bébés de mères déprimées

La sensibilité aux propriétés de la langue maternelle est habituellement perçue comme un système autonome, comme si les stimuli linguistiques que l’enfant reçoit, ou même les interactions plus actives que l’enfant a avec d’autres interlocuteurs de sa langue fourniront au système l’information requise pour sensibiliser le système perceptuel aux propriétés de la langue maternelle, puis déclencheront toutes les séquelles pour l’acquisition de la langue. Il semble donc qu’à de nombreux égards, l’ensemble standard de données indiquerait qu’il s’agit d’une sensibilité perceptuelle progressant selon la maturation, et que les stimuli agissent au moment où le système, le cerveau en développement ou les circuits du cerveau sont prêts à être sensibilisés à ces stimuli particuliers. Toutefois, nous savons que dans le système visuel et d’autres systèmes perceptuels, les différences environnementales plus extrêmes peuvent modifier le moment où se produit le changement. Les stimuli très enrichis ou les produits pharmaceutiques, comme les médicaments, peuvent devancer le moment, et l’élevage dans l’obscurité, c’est-à-dire ne pas obtenir suffisamment de stimuli visuels ou ne pas en obtenir du tout, peuvent suspendre les périodes critiques ou sensibles et ainsi retarder le moment à un âge ultérieur. Conjointement avec Takao Hensch et Tim Oberlander, qui étudient la dépression maternelle, et Whitney Weikum, nous nous sommes demandés si l’exposition à certains agents pharmaceutiques, comme les antidépresseurs, les médicaments ou l’exposition à la dépression maternelle non traitée au moyen d’antidépresseurs pouvaient influer sur le moment du changement développemental. Nous avons travaillé avec une cohorte de mères qui avaient été déprimées tout au long de leur grossesse et qui avaient pris ou non des antidépresseurs, des inhibiteurs de la recapture de la sérotonine (IRS), et les avons comparées. Nous avions aussi un groupe témoin, soit une cohorte de contrôle composée de mères qui n’étaient pas déprimées pendant la grossesse et avons testé les bébés quant au moment où se produit la sensibilité aux propriétés de la langue maternelle. Il est ressorti de cela que l’exposition à la dépression maternelle sans traitement aux IRS avait un effet sur le développement visuel semblable à l’élevage dans le noir, toute la trajectoire développementale étant suspendue, de sorte qu’à l’âge de 10 mois, les bébés distinguaient encore les différences entre les consonnes n’étant pas dans la langue maternelle alors qu’elles ne sont habituellement pas distinguées à cet âge. Cela semblait changer la trajectoire du développement, mais nous ne savons pas si c’est bien ou mauvais; nous devrons tester les résultats ultérieurs, le cas échéant. Cependant, chez les bébés dont la mère avait été déprimée et traitée aux IRS durant toute la grossesse, nous avons observé qu’ils ne distinguaient pas les différences entre les consonnes ni les changements de langue visuels. Je devrais préciser que le schéma de maintien dans les cas de dépression maternelle non traitée s’appliquait aussi à la distinction des changements de langue visuels. Ces enfants unilingues en développement distinguaient toujours le français de l’anglais à l’âge de 10 mois. Ce retard est-il négatif ou est-ce simplement une trajectoire différente? Chez les bébés exposés aux IRS in utero, nous avons constaté qu’ils ne distinguaient plus les différences entre les consonnes à 6 ou à 10 mois ni les changements de langue visuels à 6 ou à 10 mois.