Nelson – le projet d’intervention précoce de Bucarest
J’ai donc la particularité de pouvoir diriger un réseau de recherche qui s’intéresse aux effets des premières expériences sur le développement du cerveau. Nous avons un site Web à l’adresse www.macbrain.org. Maintenant, dans ce groupe de chercheurs et chercheuses, environ neuf ou dix d’entre nous travaillons ensemble, un groupe qui comprend des scientifiques du développement neuronal, des psychologues, des psychiatres, des pédiatres et autres. Nous tentons de comprendre le rôle déterminant de l’expérience dans le développement du cerveau et du comportement. Pour y arriver, nous pouvons examiner les effets des premières expériences négatives. Donc, idéalement, nous aimerions comprendre la façon dont les expériences positives touchent le développement du cerveau, mais une façon de déduire le rôle de l’expérience est d’observer les expériences négatives. Il est commun dans différentes parties du monde, mais en particulier en Europe de l’Est, notamment la Russie et la Roumanie et autres endroits semblables, et en Asie, soit en Chine, un nombre incalculable d’enfants sont abandonnés à la naissance parce que leurs parents, pour une raison ou une autre, sont incapables de prendre soin d’eux. Et en général, les parents placent ces enfants dans des établissements ou des orphelinats. Le terme orphelinat porte mal son nom pour ces établissements parce que cela donne l’impression que l’enfant est orphelin. En fait, ces enfants sont rarement orphelins, ils sont tout simplement des enfants abandonnés. Donc, leurs parents demeurent leurs parents sur papier, même s’ils ne voient jamais l’enfant. Ainsi, en Roumanie, à la fin des années 1980 ou au début des années 1990, on comptait plus de 100 000 enfants qui avaient été essentiellement abandonnés dans ces établissements et qui étaient élevés par l’État.
Le problème dans cette situation est que les conditions de vie sont loin d’être optimales. En règle générale, par exemple, avec les bébés, il pourrait y avoir jusqu’à 15 ou 20 bébés pris en charge par une seule personne. Et bien sûr, toute personne qui a élevé des enfants ou qui travaille avec des enfants sait que ce ratio n’est pas optimal. Par exemple, jamais nous ne laisserions notre enfant dans une garderie où une seule personne s’occupe de vingt enfants de six mois. Ainsi, toute une panoplie de formes de privation sont inhérentes à la prestation de soins institutionnels. On y trouve de la privation sensorielle. Souvent, ces enfants sont allongés dans une pièce et ils regardent un plafond blanc et des murs blancs pendant leurs douze premiers mois de vie. On y trouve de la privation linguistique. Personne ne leur parle. On y trouve de la privation cognitive. Personne ne les stimule. Mais plus important encore, on y trouve de la privation sociale et émotionnelle. Personne ne leur porte de l’amour.
Nous voulions examiner les effets de l’institutionnalisation précoce sur le développement précoce du cerveau et du comportement. Mais, fait tout aussi important, étant donné que nous avions prévu que les résultats conduiraient à des événements négatifs, c’est-à-dire que le développement du comportement et du cerveau ne serait pas optimal en établissement, nous voulions savoir s’il était possible de mener une intervention. Dans le cadre du projet, mené avec mes collègues Charlie Zeanah, pédopsychiatre à l’Université Tulane à La Nouvelle-Orléans et Nathan Fox, psychologue du développement à l’Université du Maryland aux États-Unis, nous avons conçu une étude qui a fonctionné comme suit.
Nous avons examiné un échantillon d’environ 150 enfants abandonnés à la naissance et placés dans divers orphelinats à Bucarest, en Roumanie. Puis, nous avons examiné un deuxième échantillon d’enfants élevés à la maison dans leur famille biologique dans la grande communauté de Bucarest. Après avoir fait une évaluation de référence approfondie, nous avons mesuré le développement cognitif, le fonctionnement socioémotionnel, l’acquisition du langage, la croissance physique et le développement, la fonction cérébrale, etc.
Après avoir mené l’évaluation de référence initiale, la moitié des enfants qui vivaient en établissement ont été placés en famille d’accueil dans le cadre d’un programme de placement familial que nous avons mis en place. Les enfants ont été placés au hasard. Nous ne les avons donc pas choisis, ils ont simplement été sélectionnés au hasard. Et la raison pour laquelle nous avions la possibilité de faire une sélection au hasard, parce que cela soulève des questions éthiques sur le choix des enfants qui iront en famille d’accueil et de ceux qui n’iront pas, c’est que le placement familial n’existait pas vraiment à Bucarest à cette époque. De plus, il s’agit d’un pays qui, depuis de nombreuses années, avait l’habitude d’abandonner ses enfants, et non de les accueillir en famille d’accueil. Le processus était donc ardu, mais nous avons finalement cerné environ 70 familles prêtes à accueillir des enfants. Nous pouvions ensuite les payer pour ces placements.
L’étude est longitudinale, ce qui signifie que nous prévoyons d’étudier ces enfants pendant plusieurs années, probablement environ quatre ans, plus ou moins. Nous examinerons le développement des enfants qui étaient d’abord placés à l’orphelinat ou à l’établissement et qui sont maintenant placés en famille d’accueil en comparaison aux enfants qui étaient placés à l’établissement et qui demeurent à l’établissement, et ensuite nous les examinons en comparaison au groupe témoin d’enfants qui vivent à la maison avec leurs parents.
Jusqu’à présent, nous avons été en mesure d’examiner nos données de référence de façon exhaustive et nous commençons tout juste à examiner nos données sur les placements en famille d’accueil. Et les données de référence montrent, en fait, les conséquences très, très négatives de l’élevage en établissement. Donc, par exemple, pour les mesures en matière d’intelligence, définies au sens large parce qu’il est difficile de mesurer l’intelligence d’un enfant d’un an, mais en utilisant un test de dépistage du développement, si notre échantillon communautaire obtenait des résultats d’environ 100 sur ce test, notre échantillon institutionnalisé obtenait un résultat d’environ 65. En ce qui concerne les mesures d’acquisition du langage, de la croissance physique et du développement, les enfants en établissement affichent un énorme retard à tous les égards. Dans le domaine du développement socioémotionnel, l’une des choses que nous examinons est le comportement d’attachement, soit la relation tissée entre un nourrisson ou un jeune enfant et son soignant principal. Nous constatons qu’un grand nombre de ces enfants ont des troubles de l’attachement; soit qu’ils n’aient pas réussi à établir un attachement ou soit que l’attachement qu’ils ont établi ne soit pas aussi fort que souhaité. Alors, bien sûr, la grande question est maintenant de savoir quelles sont nos observations chez les enfants que nous avons placés en famille d’accueil. Et nous commençons tout juste à étudier ces données, mais nous trouvons une amélioration spectaculaire de la croissance physique et du développement, une amélioration spectaculaire du langage, de sorte que leur langage commence à prendre de l’envol.
Nous constatons que la fonction cérébrale n’affiche qu’un changement très modeste, mais cela peut être attribuable au fait que les enfants ne sont en famille d’accueil que depuis quelques mois. La conclusion la plus intrigante est que nous pouvons examiner l’EEG des enfants en établissement en comparaison à l’EEG des enfants de l’échantillon communautaire, et on y voit des différences spectaculaires. Donc, si je vous le montre sur ma main, voici l’EEG normal, et voici l’EEG des enfants en établissement. Ils affichent une fraction de ce que nous voyons dans l’échantillon communautaire.
Après un minimum de trois mois en famille d’accueil, nous commençons à voir que l’EEG se normalise et qu’il ressemble un peu plus à celui des enfants de l’échantillon communautaire. Et à mesure que nos enfants avancent dans l’étude, nous espérons continuer à les suivre jusqu’à ce qu’ils aient, en moyenne, environ quatre ou cinq ans au moment de terminer l’étude, enfin.
