Curtis – les invitations

Je parle d’invitations, les gens de Reggio parlent de provocations, mais je n’ai jamais aimé ce mot parce qu’il n’est pas aussi convivial qu’inviter. [rires] Je l’ai donc changé pour qu’il corresponde à mon point de vue. Je comprends que l’idée de provocation est importante pour susciter l’intérêt, mais je préfère l’inviter. C’est une grande partie de ce que je fais. Je suis une accro aux magasins d’occasions, c’est exagéré. Il faut que j’arrête de trouver des choses, car je manque de place. Je le fais parce que je suis motivée par les enfants et par leur utilisation de matériaux ouverts et polyvalents ou même d’objets qui ont été conçus pour eux, mais qu’ils ne trouvent pas nécessairement utiles, comme les fruits et légumes en plastique : il n’y a rien à faire avec ces choses sauf les lancer et les presser. Ils n’offrent rien d’intéressant à faire. Je trouve des curiosités, je les offre de façons attrayantes et j’observe ce que les enfants font. Je pense à Friedrich Fröbel, dont j’ai beaucoup étudié les travaux. Il a été décrit comme étant l’inventeur de la maternelle. Il avait ce qu’il appelait les dons, les dons de Fröbel. Il choisissait soigneusement les matériaux pour que les enfants jouent en apprenant. Il prenait des objets venant de la nature et de créations architecturales et organisationnelles, que les enfants pouvaient explorer. Ces objets étaient magnifiques et la philosophie sur laquelle il se fondait était que les enfants apprennent davantage lorsqu’ils disposent de choses qu’ils peuvent utiliser pour construire, bâtir et représenter. J’aime cette idée de dons, je veux que tout ce que j’offre aux enfants soit un don. Lorsqu’on pense à offrir un don, on pense – du moins, je pense – à trouver quelque chose qu’on sait que la personne aimera. Il y a une mutualité et, lorsqu’on offre un cadeau, on ne fait pas que simplement le mettre dans un sac de papier ou le jeter sur la table. On l’emballe pour qu’il soit joli, et on y ajoute même une boucle ou encore une note. Je pense à cela lorsque j’offre des matériaux aux enfants : trouver des choses que je sais qu’ils aiment et les offrir de façon attrayante. La meilleure partie lorsqu’on offre un cadeau à quelqu’un est de voir ce qu’il fera avec. C’est ce que je sens par rapport à ce que j’offre aux enfants. Pour moi, c’est une grande métaphore. Je joue toujours avec tout ce que je vais offrir aux enfants pour voir les possibilités, puis je les observe et ils me surprennent tout le temps. Je pense à Fröbel et à sa notion de dons et j’aime les idées de Montessori, car elle réfléchissait à la façon d’offrir des objets et d’aider les enfants à voir ce qu’il y avait à faire. Je crois que c’est très important. Les enfants voient le monde d’une certaine façon. Ils absorbent beaucoup d’information et nous avons tendance à tout entremêler avec des étagères remplies d’objets et des couleurs primaires partout. Leur cerveau est vraiment souple et absorbe toute cette information, puis nous les entourons de bla, bla, bla, bla. Il n’est pas étonnant qu’ils soient énervés toute la journée. Ils sont épuisés, se bagarrent et font toutes ces choses desquelles nous nous plaignons à la petite enfance. Je réfléchis à la façon dont j’offre les matériaux et dont j’aménage l’espace pour montrer aux enfants ce qui est à leur disposition et certaines possibilités. Je pense toujours à la façon dont je mets en place quelque chose, que ce soit sur le tapis ou dans l’aire des blocs, j’installe une plateforme qui attire l’attention et qui suggère que c’est un endroit intéressant. Les enfants y réagissent bien en raison de cet autre aspect qu’est le schéma de l’enveloppement, selon lequel les enfants veulent envelopper leur corps. C’est l’objet de la plateforme. J’ai des plateaux pour définir l’espace des matériaux. L’approche de Montessori est plus poussée, car elle préconise qu’il faille demeurer dans un espace particulier, mais je pense que c’est un bon départ :« Voici un petit espace, il y a des choses dessus, vois ce que tu peux faire. » Pour la combinaison de matériaux offerts, j’utilise la théorie des types de jeux de Piaget pour réfléchir aux nombres de possibilités qu’offre une collection donnée. J’examine les possibilités d’exploration sensorimotrice dont parle Piaget. Par exemple, utiliser la pâte à modeler comme base sensorielle, puis réfléchir aux possibilités de choses à construire en pâte à modeler. J’offre ainsi des brindilles, des bâtons ou des nattes à sushi pour faire des enceintes, ou encore des gemmes, des perles ou des boutons pour faire des motifs dans la pâte à modeler. Je pourrais aussi offrir quelques petits animaux ou personnages. Une invitation offre aux enfants plusieurs couches de possibilités de se concentrer et de répondre au besoin de leur cerveau pour des nouveautés et de nouvelles utilisations. C’est ma conception des invitations.