Curtis – considérations sur la documentation
Lorsque je pense à la documentation et que j’en parle, je veux qu’il soit très clair qu’il y a une différence entre la documentation pédagogique, qui constitue l’étude du processus de l’enseignement et de l’apprentissage, et la documentation en tant que produit. La documentation est l’action d’étudier ce qui se passe Cela nécessite certaines habiletés. Il faut être un bon observateur et bien porter attention aux détails. L’une des meilleures métaphores que j’ai entendues était pendant mes études supérieures; ma professeure, Elizabeth Prescott, a comparé l’observation à la collecte de petites perles pour un collier. Il faut trouver ces petites gemmes, ces petites perles. Nous en trouvons une, puis une autre et une autre, et elles représentent les petites histoires de cet enfant ou de ces enfants. Lorsque nous en avons beaucoup, ce grand ensemble complet forme le magnifique collier de ce qui s’est passé. Cette pensée m’a toujours détendue à l’idée d’observer pour documenter une situation : pouvoir examiner cette petite perle, la mettre de côté, puis m’en souvenir et l’apprécier. Et ça ne serait qu’une parmi bien d’autres. Cette démarche demande que nous ralentissions pour voir les petits moments et les perles. Il s’agit seulement de ce que nous observons avec nos yeux. Il est toujours utile de savoir sur quoi se concentrer d’avance, pour s’aider soi-même : « Aujourd’hui, je vais rechercher… » Je suggère toujours aux gens de rechercher ce que les enfants connaissent déjà et savent déjà comment faire, et non pas rechercher ce qu’ils ne peuvent pas faire. Par exemple, rechercher comment les enfants ont déjà appris à bien s’entendre. Trouver tous les lieux où les enfants s’entendent bien et examiner ce qu’ils font plutôt que ce qu’ils ne font pas. La prise de photos pour les études nécessite de bonnes compétences, et je crois que c’est un enjeu majeur dans ce nouvel âge des 10 000 photos. Nous devons nous exercer à vraiment limiter le nombre de photos que nous prenons, et réfléchir soigneusement à celles que nous prendrons. Puis, supprimer au fur et à mesure celles qui sont inutiles. Il faut comprendre que nous faisons un travail d’archéologue, de chercheur. Nous essayons de recueillir des éléments qui aident à étudier ce qui se passe. Nous ne voulons pas avoir 10 000 photos ni de photos à plan large d’un grand groupe d’enfants. Nous en prenons une pour montrer le contexte, mais nous faisons ensuite des plans rapprochés. Nous devons prendre des photos des enfants en relation les uns avec les autres. Comment sont leurs yeux, comment est leur corps et comment sont leurs mains? Et les enfants en relation avec les matériaux. Comment montrent-ils leur intelligence? Je conseille aux gens de ne pas filmer de vidéos de plus de deux minutes, car elles sont trop difficiles à visionner et si l’action se prolonge – gardant en tête la notion de petite perle –, nous filmons pendant deux minutes, puis nous pouvons cesser et recommencer si l’action se poursuit toujours. Selon moi, l’idée de tout filmer entraîne un manque de précision. C’est très difficile d’écrire en compagnie d’un groupe d’enfants, du moins pour moi. J’essaie donc d’écrire les éléments que mon appareil photo et ma caméra ne peuvent saisir. J’écris ce que les enfants disent et peut-être la durée de mon observation de quelque chose de particulier. Il faut trouver son propre rythme. Si vous êtes rédacteur, vous écrivez, si vous n’êtes pas un preneur de notes, vous trouvez d’autres façons de saisir la situation pour vous en souvenir. Puis, nous faisons l’étude. Nous observons le tout et recourons à une lentille de réflexion ou à un autre protocole pour examiner les questions sous-jacentes de ce qui se passe, à propos de ce que nous connaissons de cet enfant en particulier, sa famille, son développement et tous ces facteurs. Nous créons le sens en déterminant la signification et la raison de son importance. Puis, si nous voulons faire un produit de documentation, c’est pour moi une tout autre étape, cela consiste à nous demander ce que nous rendrons visible et pourquoi. C’est une tout autre chose. Une histoire s’est déroulée, qu’est-ce que je veux que les gens sachent? Nous déterminons ensuite notre public. J’utilise beaucoup ma documentation avec les enfants pour leur montrer ce qu’ils font que j’aime, parce que je vois l’importance de cette action pour les aider à concevoir un répertoire de jeu, pour qu’ils se voient dans une lumière très positive, pour qu’ils voient leurs propres compétences et puissent se voir. Nous pensons ensuite à la façon de l’offrir aux familles, ce qui peut prendre plusieurs formes. Ça peut être des bulletins ou, comme dans notre programme, des histoires d’apprentissage. Nous avons appris cela en Nouvelle-Zélande; nous donnons aux enfants une petite note ou une lettre descriptive sur ce que nous les avons vus faire. Nous expliquons pourquoi nous trouvons ces actions importantes, indiquons les prochaines étapes et envoyons les notes aux parents. Nous demandons l’avis des parents, imprimons les commentaires des parents et les nôtres, construisons un portfolio et y incluons toute l’information pour que l’enfant l’ait avec lui en grandissant. Nous pouvons aussi exposer la documentation. Nous décidons ce que nous voulons rendre visible sur nos murs. Les écoles de Reggio Emilia excellent à cela. Le projet Les 100 langages de l’enfant ne contient pas de minuscules photos, il s’agit d’une magnifique exposition de qualité digne d’un musée. Je crois qu’il n’est pas nécessaire de se rendre à ce niveau, mais qu’il faut réfléchir à la présentation et à ce que nous voulons communiquer. Comment le public percevra-t-il ceci? Quelles sont les compétences de littératie visuelles? Par exemple, les gens lisent de gauche à droite et à gauche, ce qui fait un motif de Z. Il faut aussi penser à la façon dont les photos attirent l’attention et éviter de mettre des choses superflues sur le tableau, car les gens n’arriveront pas à bien voir.
