Incidences de l’intersectionnalité
Le terme intersectionnalité a été créé par Kimberlé Crenshaw en 1989 et tire ses racines de la théorie critique de la race et du féminisme noir (voir Crenshaw, 1989). Depuis lors, les définitions et les interprétations d’intersectionnalité ont évolué (Collins, 2015) en tant que perception, paradigme, méthodologie, cadre, stratégie ou théorie (Collins et coll., 2021; Hankivsky, 2014).
Initialement, Crenshaw (1989) avait souligné les réalités multiples et croisées des expériences de discrimination et des multiples formes d’oppression vécues par les femmes noires comparativement aux femmes blanches ou aux femmes ayant un plus grand pouvoir et privilège. La notion d’intersectionnalité est issue de ces perspectives originales. Hankivsky (2014) explique :
L’intersectionnalité favorise la compréhension du principe selon lequel les êtres humains sont façonnés par l’interaction de différentes situations sociales (p. ex., la race/l’ethnie, l’autochtonité, le genre, la classe, la sexualité, la géographie, l’âge, les incapacités/les capacités, le statut de migrant, la religion). Ces interactions surviennent dans un contexte de systèmes et de structures de pouvoir interreliés (p. ex., les lois, les politiques, les gouvernements d’État et les autres unions politiques et économiques, les institutions religieuses, les médias). Au travers de tels processus se créent des formes de privilèges et d’oppression interdépendantes façonnées par le colonialisme, l’impérialisme, le racisme, l’homophobie, le capacitisme et le patriarcat (p. 2).
Tous les gens ont des identités sociales et politiques dotées de multiples couches croisées qui peuvent être liées à leur situation sociale, à leurs relations de pouvoir, à leurs privilèges, aux iniquités et aux oppressions (Collins, 2015; Collins et coll., 2021). Les éléments comme le genre, l’identité sexuelle et la race y contribuent, mais les facteurs comme la langue, la scolarité, la taille corporelle, l’état matrimonial, la religion, le logement, la neurodiversité, la santé mentale, le statut de citoyenneté et plusieurs autres éléments sociaux y contribuent également. Examinons les exemples suivants qui montrent comment les expériences avec l’iniquité varient selon la différente identité de chacun. Les femmes noires sont plus susceptibles que les femmes blanches de recevoir des soins de maternité de mauvaise qualité et de décéder pendant l’accouchement d’un enfant (Boakye et coll., 2023). Une personne queer noire peut davantage se voir refuser l’accès à des services et à des occasions qu’une personne queer blanche (Comeau et coll., 2023). Un nouvel arrivant racialisé au Canada peut avoir de la difficulté à trouver un logement. Souvent, les iniquités et les oppressions existent dans des structures de pouvoir comme le système d’éducation, le système juridique et le système de protection de l’enfance. Les étudiants racialisés, particulièrement les étudiants noirs, sont sous-représentés (Malette et Robson, 2023). Plus d’hommes noirs et autochtones sont incarcérés pour des délits mineurs comparativement aux hommes blancs (O’Connell et Laniyonu, 2023; Owusu-Bempah et coll., 2023). Un nombre bien plus élevé d’enfants noirs et autochtones sont pris en charge par les services de protection de l’enfance (Cénat et coll., 2023; Trocmé et coll., 2023).
Dans ces exemples, les facteurs se croisent de façons uniques et entraînent différentes expériences et une gamme d’iniquités et d’oppressions. Ces facteurs entraînent l’octroi ou le refus de pouvoirs, de privilèges et de dominance, et donnent lieu à un accroissement de l’oppression et de la marginalisation des gens. Comme ces tendances se maintiennent, elles deviennent la norme, et c’est ainsi que se forment le racisme, le sexisme, le capacitisme et tout autre « isme » (Collins, 2015; Collins et coll., 2021; Hankivsky, 2014). Les personnes ayant plus de pouvoirs et de privilèges maintiennent leur dominance, et les autres sont repoussés en marge (Collins, 2015; Collins et coll., 2021; Hankivsky, 2014) et ne parviennent pas à vivre une vie équitable. Ainsi, il est important que les membres du personnel en petite enfance prennent trois mesures. Premièrement, ils doivent être conscients des répercussions potentielles de l’intersectionnalité sur eux-mêmes, les enfants et leur famille, puisqu’ils sont en position de grande influence. Deuxièmement, ils peuvent réfléchir à leur propre situation. L’analyse de notre propre situation peut nous aider à prendre conscience de nos pouvoirs et privilèges ou encore de la marginalisation des autres et des répercussions de notre situation sociétale sur eux. Troisièmement, les membres du personnel en petite enfance doivent adopter une approche antiraciste pour protéger les vulnérabilités des familles, favoriser des attitudes positives chez les enfants et promouvoir l’équité sociale et la justice sociale.
Dans l’ensemble, l’intersectionnalité est multiforme et dynamique et peut être considérée comme un réseau interrelié de différents facteurs au sein de différentes situations sociales, différents systèmes et différents processus qui changent au fil du temps (Hankivsky, 2014). Pour que les membres du personnel en petite enfance soutiennent les enfants et les familles globalement, il est important qu’ils comprennent les nombreuses variables de l’intersectionnalité faisant partie de leurs propres structures et systèmes sociaux uniques, et qu’ils utilisent cette compréhension dans leur pratique quotidienne. C’est seulement lorsque nous aurons acquis cette compréhension et adopté cette approche que nous pourrons commencer à résister aux points de vues et aux systèmes dominants et à les démanteler. En réfléchissant à notre histoire et à notre place dans la société, et en utilisant ce savoir dans la pratique pédagogique, nous pouvons entamer un changement positif favorisant l’équité pour tous.
Références
Boakye, P.N., Prendergast, N., Bandari, B., Brown, E.A., Odutayo, A. et Salami, S. (2023). Obstetric racism and perceived quality of maternity care in Canada: Voices of Black women. Women’s Health, 19, 1-13. https://doi.org/10.1177/17455057231199651
Cénat, J.M., Noorishad, PG., Czechowski, K, Mukunzi, J.N., Hajizadeh, S., McIntee, S-E. et Dalexis, R.D. (2023). The seven reasons why Black children are overrepresented in the child welfare system in Ontario (Canada): A qualitative study from the perspectives of caseworkers and community facilitators. Child Adolescent Social Work, 40, 655-670. https://doi.org/10.1007/s10560-021-00793-6
Collins, P.H. (2015). Intersectionality’s definitional dilemmas. Annual Review of Sociology, 41, 1-20. https://www.jstor.org/stable/24807587
Collins, P.H., da Silva Elaini, C.G., Ergun, E., Furseth, I., Bond, K.D. et Martínez-Palacois, J. (2021). Intersectionality as critical social theory. Contemporary Political Theory, 20(3), 690-725. https://doi.org/10.1057/s41296-021-00490-0
Comeau, D., Johnson, C. et Bouhamdani, N. (2023). Review of current 2SLGBTQIA+ inequities in the Canadian health care system. Frontiers in Public Health, 11(2023). https://doi.org/10.3389/fpubh.2023.1183284
Crenshaw, K. W. (1989). Demarginalizing the intersection of race and sex: A Black Feminist critique of antidiscrimination doctrine, feminist theory and antiracist politics. University of Chicago Legal Forum, 1989(1), 139-167. https://chicagounbound.uchicago.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=1052&context=uclf
Hankivsky, O. (2014). Intersectionality 101. The Institute for Intersectionality Research & Policy, SFU. https://resources.equityinitiative.org/handle/ei/433
Malette, N. et Robson, K. (2023). The Intersections of race, immigrant status, and university confirmations in Toronto. The Canadian Review of Sociology, 60(1), 114-129. https://doi.org/10.1111/cars.12412
O’Connell, S. et Laniyonu, A. (2023). Race, gender, and risk assessments in Canadian federal prison. Race and Justice, 0(0), 1-26. https://doi.org/10.1177/21533687231153993
Owusu-Bempah, A., Jung,M., Sbaï, F., Wilton, A.S. et Kouyoumdjian F. (2023). Race and incarceration: The representation and characteristics of Black people in provincial correctional facilities in Ontario, Canada. Race and Justice, 13(4), 530-542. https://doi.org/10.1177/21533687211006461
Trocmé, N., Doucet, M., Fallon, B., Nutton, J. et Esposito, T. (2023). Child welfare in Canada. Dans E. Berrick, J.D., Gilbert, N. et Skivenes, M. (Éd.), The Oxford Handbook of Child Protection Systems, 90-111. Oxford University Press.
