Les expériences et les environnements de la petite enfance
Les résultats des études sur la santé de la population et la psychologie du développement convergent : les trajectoires développementales sont établies tôt dans la vie (Brownell, Roos, Fransoo et coll., 2006; Hertzman et Power, 2004; Keating et Hertzman, 1999; McCain, Mustard, et Shanker, 2007). Les expériences et les environnements de la petite enfance ont une longue portée dans l’apprentissage, le comportement et la santé, la vie durant.
Les maladies et les invalidités qui émergent dans la vie adulte, et les comportements et modes de vie connexes, tirent leurs racines du développement prénatal et en bas âge (Hertzman et Power, 2004). La réussite scolaire, les compétences de littératie, la maturité affective, l’aptitude sociale et les habiletés globales pour affronter les défis à la phase intermédiaire de l’enfance, à l’adolescence et à l’âge adulte remontent toutes aux périodes de développement pendant la petite enfance (McCain et coll., 2007; Tremblay, 2006). Les mesures de croissance physique, de cognition et de comportement pendant la petite enfance permettent de prévoir l’état de santé à l’âge adulte (Hertzman et Power, 2004).
Les études sur la psychologie du développement et la santé de la population mettent en relief l’influence persistante du statut socioéconomique sur le développement de l’enfant. Les constatations en psychologie du développement font constamment état du lien entre les conditions socioéconomiques plus faibles et les résultats inférieurs. Les études épidémiologiques et démographiques montrent que le statut socioéconomique à la petite enfance influence l’état de santé au milieu et à la fin de l’âge adulte. Dans une étude détaillée sur la cohorte de naissance britannique de 1946, Wadsworth et ses collègues ont montré que les conditions à la petite enfance peuvent comporter des risques de problèmes, autant de santé physique que mentale, pendant la vie adulte (Wadsworth, 1991). Dans leurs études sur la cohorte de naissance britannique de 1958, Power, Manor et Fox (1991) ont conclu que les circonstances prévalant à chacun des stades du développement de l’enfant et de l’adolescent entrent en compte dans les différences de santé entre les adultes. Les scientifiques en sont arrivés à cette même conclusion dans une étude sur la cohorte de naissance néo-zélandaise de 1970 (Poulton et coll., 2002). De mauvaises circonstances socioéconomiques pendant le développement de la petite enfance ont des influences négatives de longue durée sur la santé adulte.
« La pauvreté n’est pas le seul facteur rendant certains enfants plus susceptibles d’être en mauvaise santé ou d’avoir des retards de développement. »
Les conclusions de plusieurs études longitudinales indiquent que l’état socioéconomique pendant les premières années de vie influence la santé plusieurs décennies plus tard et que, pour certains résultats, les circonstances à la petite enfance priment sur celles à l’âge adulte.
Comme le lien entre le statut socioéconomique et la santé développementale des enfants est un gradient, le faible statut socioéconomique et la pauvreté ne sont pas les seuls facteurs rendant certains enfants plus susceptibles d’être en mauvaise santé ou d’avoir des retards de développement. Des gradients socioéconomiques sont présents dans une vaste gamme de mesures de la santé développementale pendant la petite enfance. Il n’existe aucun seuil socioéconomique en dessous duquel tous les enfants ont des problèmes et au-dessus duquel tous les enfants se portent bien. Les enfants venant des familles ayant les revenus les plus faibles sont plus susceptibles d’avoir des problèmes de santé et de développement, mais une grande part des enfants venant de familles à revenu moyen ou à revenu moyen-élevé ont aussi des problèmes. Les programmes qui ciblent seulement les enfants et les jeunes de familles à faible revenu omettront d’aider la majorité des jeunes vulnérables. En outre, le plus grand nombre d’enfants ayant des difficultés vivent actuellement dans des familles biparentales à revenu moyen. Les gradients dans le développement en bas âge reflètent les expériences quotidiennes et les environnements façonnés par la famille, les quartiers et les facteurs sociétaux. Le statut socioéconomique est un facteur puissant, mais d’autres éléments issus d’expériences et d’environnements bienveillants influencent aussi le cours du développement.
La relation entre le statut socioéconomique et les résultats développementaux peut être illustrée au moyen des mesures des enfants sur le plan de la maturité sociale, affective, physique et cognitive pour l’apprentissage scolaire. Les chercheurs mesurent souvent le développement de l’enfant lorsque celui-ci commence l’école pour examiner le lien entre la maturité scolaire d’un enfant et ses résultats dans le système scolaire. Ils concluent que les évaluations de la maturité pour l’apprentissage scolaire à la maternelle permettent de prévoir 60 % ou plus de l’écart dans les tests de troisième année (Rock et Stenner, 2005). Environ le quart de tous les enfants au Canada semblent être vulnérables (c’est-à-dire que le quart des enfants ont un problème développemental qui est susceptible d’interférer avec l’apprentissage, le comportement ou la santé) au moment où ils entrent en première année (McCain et coll., 2007). Ils pourraient avoir de la difficulté à s’entendre avec les autres enfants, à relever les défis, à réguler leurs émotions, à s’acquitter de tâches ou à apprendre de nouvelles notions et compétences. Le motif de gradient émerge lorsque les résultats développementaux des enfants à l’âge de cinq ans sont considérés dans le contexte du statut socioéconomique. La moyenne de la vulnérabilité est de 25 % dans l’ensemble, mais, dans certaines régions du pays, le pourcentage d’enfants vulnérables peut atteindre 75 %, tandis que dans d’autres communautés, ce chiffre peut être de seulement 10 %. Les différences sont souvent liées au statut socioéconomique, mais d’autres facteurs interviennent également. Il arrive que certains enfants se portent très bien dans des communautés où le statut socioéconomique est le plus faible, et que certains enfants éprouvent des difficultés dans les communautés les plus aisées.
Ce qui est moins clair est la façon dont les expériences relatives au statut socioéconomique s’incorporent dans la biologie des personnes. Un suspect important, selon une myriade de résultats de recherches sur la psychologie du développement réalisées au cours des trois dernières décennies, est la voie limbique-hypothalamo-hypophyso-surrénalienne qui est établie tôt dans la vie et son rôle dans la sécrétion du cortisol (Boyce et Keating, 2004; Hertzman et Frank, 2006; Li, Power, Kelly, Kirschbaum et Hertzman, 2007; Power et Kuh, 2006). On associe souvent les circonstances moins aisées où les ressources sont limitées à une diminution des possibilités soutenant le développement et à une hausse des défis accroissant l’activité des voies hypothalamo-hypophyso-surrénaliennes. L’accès à des expériences bienveillantes et à des possibilités développementales, indépendamment du statut socioéconomique, semble aussi influencer le développement de l’architecture du cerveau et des voies neuronales, comme la voie hypothalamo-hypophyso-surrénalienne.
L’apprentissage, le comportement et la santé en bas âge sont des marqueurs du développement cérébral. Les gradients socioéconomiques à la petite enfance peuvent être interprétés comme des preuves des différences dans l’accès aux possibilités développementales qui fournissent une bienveillance, une nutrition et une stimulation adéquates (Hertzman et Power, 2004; McCain et coll., 2007).
Références
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Hertzman, C. et Frank, J. (2006). Biological pathways linking the social environment, development, and health. Dans J. Heymann, C. Hertzman, M. L. Barer et R. G. Evans (Éd.), Healthier societies: From analysis to action (p. 35-57). New York : Oxford University Press.
Hertzman, C. et Power, C. (2004, octobre). Child development as a determinant of health across the life course. Current Paediatrics, 14(5), p. 438-443.
Keating, D. P. et Hertzman, C. (Éd.). (1999). Developmental health and the wealth of nations. New York : The Guildford Press.
Li, L., Power, C., Kelly, S., Kirschbaum, C. et Hertzman, C. (2007). Life-time socio-economic position and cortisol patterns in mid-life. Psychoneuroendocrinology, vol. 32(7), p. 824-833.
McCain, M., Mustard, J. F. et Shanker, S. (2007). The early years study 2: Putting science into action. Toronto, Ontario : Council for Early Child Development.
Poulton, R., Caspi, A., Milne, B. J., Thomson, W.M., Taylor, A., Sears, M.R. et Moffitt, T.E. (2002, novembre). Association between children’s experience of socioeconomic disadvantage and adult health: A life-course study. The Lancet, 360(9346), p. 1640-1645.
Power, C. et Kuh, D. (2006). Life course development of unequal health. Dans J. Siegrist et M. Marmot (Éd.). Social inequalities in health: new evidence and policy implications (p. 27-53). Oxford, Royaume-Uni : Oxford University Press.
Power, C., Manor, O. et Fox, J. (1991). Health and class: The early years. Londres : Chapman & Hall.
Rock, D. A. et Stenner, A. J. (2005, printemps). Assessment issues in the testing of children at school entry. The Future of Children, 15(1), p. 15-34.
Tremblay, R. (2006, 27 avril). Is 18 months too early for an Early Development Instrument? Présentation dans le cadre d’un colloque, Évaluer le développement des jeunes enfants, Vaudreuil, Canada.
Wadsworth, M. E. J. (1991). The imprint of time: Childhood, history and adult life. New York : Oxford University Press.
