Les soins prodigués aux bébés
Les bébés humains naissent au sein de familles et de communautés en tant que nourrissons sans défense qui sollicitent l’attention de la part de leurs pourvoyeurs de soins. Les relations avec des adultes bienveillants sont essentielles pour leur survie. Les façons spécifiques dont les adultes s’occupent des bébés sont influencées par les pratiques d’éducation des enfants qui font partie de la vie familiale et communautaire. Cela signifie que les bébés se développent en tant que membre d’une communauté et que leur développement ne peut être pleinement compris qu’en examinant les pratiques et les circonstances de leurs communautés.
Les interactions entre les nourrissons et pourvoyeurs de soins, ainsi que les routines de soins, varient d’une culture à l’autre. Les connaissances, la géographie, les ressources et les croyances locales concernant les besoins des bébés sont intégrées dans les routines de sommeil, d’alimentation, de toilette et d’hygiène. Par exemple, à Bali, les adultes veillent à ce que les nourrissons ne touchent pas le sol pendant les trois premiers mois de leur vie pour éviter qu’ils ne soient souillés par la terre. Du côté de l’Amérique centrale, les femmes mayas baignent leurs nourrissons dans de l’eau glacée pour apaiser les éruptions cutanées due à la chaleur et favoriser le sommeil (Faujour, 2015).
Barr (2011) souligne que, puisque les soins prodigués sont présents dès le début de la vie, qu’ils ont lieu fréquemment au cours de la journée, qu’ils sont répétitifs ou se déroulent de la même manière, il est possible qu’ils jouent un rôle important sur les systèmes biologiques. Il ajoute : « Il reste à déterminer si cela se produit ou non. Dans le cas où cela se produirait, est-ce que cela se produirait sur le plan de la physiologie ou de la biologie moléculaire? » (Barr, 2011, p. 91)
Selon Barr (2011), la comparaison des différentes pratiques en ce qui a trait aux soins donnés aux nourrissons peut nous permettre de mieux comprendre les répercussions des expériences en bas âge sur le développement. Dès les années 1950, des ethnographes ont observé les pratiques des soins chez les !Kung San — un peuple chasseur-cueilleur du nord-ouest du Botswana — et ont décrit un contact extrêmement étroit entre la mère et le nourrisson (Konner, 2005). Barr (2011, p. 73-74) résume les descriptions faites par les chercheurs quant aux interactions typiques entre adultes et nourrissons du peuple !Kung San, en comparaison avec celles des sociétés occidentales industrialisées. En ce qui a trait au contact physique direct, les nourrissons !Kung San sont presque constamment en contact peau à peau avec leur mère ou autres pourvoyeurs de soins. Les bébés !Kung San passent en moyenne au-dessus de trois fois plus de temps en portage que les nourrissons occidentaux. La nuit, le contact est maintenu par le cododo. Pendant la journée, les nourrissons !Kung San sont portés dans une écharpe, ce qui leur permet d’être avec leurs mères pendant que celles-ci vaquent à leurs occupations quotidiennes. Bien qu’il existe un large éventail pour les durées moyennes de portage dans les sociétés occidentales, aucune de ces moyennes ne se rapproche du contact constant que l’on observe chez les !Kung San. L’utilisation de l’écharpe a également un effet sur la posture. Les nourrissons !Kung San sont généralement portés en position verticale, à la fois parce qu’ils passent beaucoup de temps dans des écharpes et parce que les !Kung San croient que la position verticale favorise le développement, alors que les nourrissons occidentaux passent plus de temps en position couchée (sur le dos). En ce qui concerne l’alimentation, les bébés !Kung San sont allaités à la demande, souvent quatre fois par heure pour de brèves tétées et cela se poursuit jusqu’à l’âge de deux ou trois ans. Les pratiques d’alimentation varient selon les mères occidentales, mais les intervalles entre les tétées de leurs nourrissons sont généralement beaucoup plus longs. On observe également des différences dans la réponse des parents à la détresse du nourrisson : les mères !Kung San et les autres pourvoyeurs de soins ont tendance à réagir immédiatement à tout signe de détresse, même mineur. Les pourvoyeurs de soins occidentaux choisissent souvent, délibérément, de ne pas réagir aux tracas et aux soucis des nourrissons.
Barr (2011) poursuit en expliquant que, même si on a qualifié « d’indulgentes » les pratiques des !Kung San, le terme à privilégier est « stratégies de proximité », car il est moins chargé de valeur subjective. On peut ainsi mettre ces stratégies en contraste avec les « stratégies de séparation » qui sont plus typiques de la parentalité occidentale traditionnelle. Comme le soulignent Miller et Commons (2010), on observe aussi, dans les sociétés occidentales, plusieurs parents qui prônent une approche parentale davantage basée sur la proximité. On parle d’attachment parenting, communément traduit par « parentage proximal ». Cette approche inclut le cododo, l’allaitement à la demande, le portage et le contact physique fréquent, et la réponse rapide aux pleurs. Ils expliquent que l’un des avantages du parentage proximal est qu’il « prévient les longues crises de larmes nuisibles et atténue les autres émotions face aux situations stressantes » (Miller et Commons, 2010, p. 10).
La diversité des approches en matière de soins à travers l’histoire et dans le monde montre que les bébés ont la capacité de survivre et de s’épanouir dans des environnements très différents. « Dans toutes les sociétés, les pourvoyeurs de soins agissent de manière à répondre aux besoins biologiques des nourrissons, ainsi qu’à leurs besoins psychosociaux. Par conséquent, au-delà de la sécurité et des soins accordés aux enfants, la responsabilité d’offrir ces soins dans un cadre actif et enrichissant est donc un investissement fondamental dans l’éducation et la socialisation des jeunes enfants » (Bornstein, et collab., 2015, p. 1571). Plutôt que de donner à croire qu’il existe des stratégies universelles optimales dans l’administration des soins, la recherche indique qu’il faut plutôt parler de décisions de compromis qui tiennent compte du contexte, des circonstances et des exigences des parents et des autres pourvoyeurs de soins (Barr, 2011).
Références
Barr, R. G. Mother and child: Preparing for a life; cité dans Keating, D.P. (dir.) Nature and nurture in early child development, [Livre numérique], Cambridge University Press, 2011, p. 70-95. https://doi.org/10.1017/CBO9780511975394
Borsnstein, M. H., Diane L. Putnick, Jennifer E. Lansford, Kirby Deater-Deckard, et Robert H. Bradley. « A developmental analysis of caregiving modalities across infancy in 38 low- and middle-income countries », Child Development, 2015, vol. 86, n° 5, p.1571-1587.
https://10.1111/cdev.12402
Faujour, J. « 10 unique parenting traditions from around the world », Global Citizen, 2015. https://www.globalcitizen.org/en/content/10-unique-parenting-styles-from-around-the-world
Konner, M. Hunter-Gatherer infancy and childhoods: The !Kung and others, cité dans HEWLETT, B. S. Hewlett et LAMB, M. E. (dir.), Hunter-Gatherer Childhoods, 2005, p. 19-64.
Miller, P. M., et M. L. Commons. « The benefits of attachment parenting for infants and children: A behavioral developmental view » Behavioral Development Bulletin, 2010, vol.16, n° 1, p.1-14. https://10.1037/h0100514
