Brussoni – outil de reformulation du risque partie 1

Je suis docteure Mariana Brussoni et je suis membre de la faculté du Department of Pediatrics et de la School of Population and Public Health de l’Université de la Colombie-Britannique. Je suis aussi scientifique au BC Children’s Hospital Research Institute et au BC Injury Research and Prevention Unit. Mes recherches récentes étaient axées sur le jeu risqué du point de vue de la psychologie du développement et de la prévention des blessures. J’aimerais commencer en vous présentant ce qu’est le jeu risqué. Il s’agit de formes de jeu palpitant et captivant qui comportent de l’incertitude et un risque de blessures physiques. Lorsque l’on parle du jeu risqué aux enfants, ils disent que c’est exaltant, mais qu’ils ont peur, ou que ça chatouille l’estomac, ou que c’est effrayant et amusant en même temps. Dans certains de ses travaux, la pionnière de ce domaine, Ellen Sandseter, traite de ce sentiment ressenti de peur et d’amusement. Nous répétons souvent que le jeu risqué relève du participant, et non pas de l’observateur, ni de qui que ce soit d’autre. C’est l’enfant même qui détermine ce qui est risqué pour lui. Dans ses travaux, Ellen Sandseter décrit six différents types de jeu risqué. Le premier est le jeu avec de la vitesse, par exemple, lorsqu’on court très vite ou qu’on descend une pente à vélo; le jeu en hauteur, lorsqu’on grimpe un arbre ou une structure élevée; le jeu avec des outils dangereux, comme un marteau ou des clous, par exemple, lorsqu’on construit une cabane dans un arbre; le jeu avec des éléments dangereux comme le feu ou l’eau, par exemple, lorsqu’on fait rôtir des guimauves au-dessus d’un feu ou qu’on allume un feu; le jeu turbulent, lorsqu’on s’amuse à se bagarrer; le jeu avec le risque de se perdre, comme lorsque les enfants ont le droit de se promener dans leur voisinage sans adultes ou, pour les plus jeunes, par exemple un tout-petit, lorsqu’il se cache derrière un buisson, même si les parents savent très bien où il est. Il est important de garder à l’esprit que le jeu risqué est très différent d’un enfant à l’autre, non seulement parce que les enfants pourraient avoir différents niveaux de compétences, mais aussi parce qu’ils pourraient avoir différents niveaux d’aise avec la prise de risques. Comme je l’ai dit, je fais partie de la BC Injury Research and Prevention Unit et mon intérêt à propos de ce sujet pourrait sembler contre-intuitif, mais notre approche à l’égard de la prévention des blessures en tenant compte des concepts du jeu risqué est d’adopter une approche comme celle que définit la Royal Society for the Prevention of Accidents, au Royaume-Uni. Celle-ci a pour principe que nous devrions tenter de garder les enfants autant en sécurité que nécessaire, et non autant que possible. Cela signifie que plutôt que d’essayer déprévenir chaque petit cas de blessures et de blessures mineures et de prévoir toutes les possibilités, nous essayons de prévenir les cas majeurs et les blessures graves tout en conservant les possibilités de jeu risqué auquel les enfants peuvent participer dans des milieux où ils ne sont pas en situation de grand danger. J’aimerais maintenant vous parler d’un de nos projets et vous donner un peu de contexte pour expliquer sa raison d’être. Notre société est très axée sur ce que j’appelle la garde d’enfants fondée sur l’anxiété. C’est-à-dire que nous décidons ce que les enfants peuvent faire, les endroits où ils peuvent jouer et autres en nous basant sur nos propres anxiétés. Il peut s’agir de diverses craintes, comme avoir peur que l’enfant se blesse. Un directeur d’école ayant peur de situations de responsabilité. La peur que l’enfant se fasse kidnapper. Nos décisions se fondent sur ce type de facteur plutôt que sur ce dont l’enfant a réellement besoin et ce qui est le mieux pour lui. Pour donner quelques exemples statistiques, selon des sondages réalisés récemment, par exemple, aux États-Unis ou encore ailleurs dans le monde, près de 50 % des parents sont inquiets que leur enfant se fasse enlever. Cette peur limite considérablement leur volonté à laisser leurs enfants jouer dehors. Et 62 % des parents disent qu’ils sont surprotecteurs, mais la plupart d’entre eux croient que ce type de comportement est nécessaire dans ce monde qu’ils perçoivent comme étant très dangereux. Aussi, 56 % des parents disent que leurs enfants devraient avoir au moins 10 ans avant de pouvoir jouer devant la maison sans supervision, pendant qu’un adulte est à l’intérieur. Ces réponses sont préoccupantes, mais ce qui m’inquiète le plus est que les tendances semblent indiquer que la situation s’aggrave. Cela signifie que la zone dans laquelle les enfants peuvent errer est en train de rapetisser. Cela n’a pris que quelques années, comme l’indiquent ces données de 2009, où le pourcentage de parents permettant à leurs enfants de 7 à 12 ans de jouer dehors seuls était de 80 %. Cinq ans plus tard, selon la même méthode, il était de 75 %. Il s’agit d’une baisse de 5 % en un très court délai. Les réponses des enfants indiquent aussi une baisse dans le nombre d’enfants préférant jouer dehors, passant de 58 % à 51 % sur une période de cinq ans. C’est inquiétant parce qu’ils s’habituent de plus en plus à trouver des activités intérieures, entraînant toutes sortes de répercussions sur le plan de la santé et du développement, que nous traiterons sous peu. De plus, les enfants eux-mêmes semblent en avoir assez et il y a des projets très intéressants, même des vidéos en ligne, où les enfants indiquent en avoir assez d’être surprotégés. Selon ce sondage particulier, 56 % des enfants et des jeunes veulent être plus autonomes, et 58 % pensent que les adultes sont surprotecteurs. Auparavant, nous avions des enfants ayant l’habitude d’aller jouer dehors et d’être actifs. Les enfants sont plus actifs à l’extérieur et bénéficient de toutes sortes de possibilités de développement qu’ils n’ont pas à l’intérieur. Ils en sont maintenant à un point où ils passent plus de temps devant des écrans et sont beaucoup moins actifs. Toutes ces peurs sont-elles justifiées? Selon les statistiques canadiennes, elles ne le sont pas. Elles ne le sont pas pour la plupart des pays. Nous avons ici un tableau qui montre le taux de blessures des enfants de 1950 à 2010 au Canada, et on peut voir qu’il y a eu une énorme baisse au fil du temps. Il n’a jamais été aussi sécuritaire d’être un enfant au Canada. Qu’en est-il des enlèvements par des inconnus? C’est une source d’inquiétude énorme pour les parents et une des principales raisons pour lesquelles ils ne laissent pas leurs enfants jouer dehors. En examinant les statistiques, on voit que les risques d’enlèvement d’un enfant par un inconnu sont de 1 sur 14 millions. Il s’agit presque des mêmes probabilités que celles de gagner à la Lotto 649. C’est donc vraiment très improbable. Nous essayons maintenant de changer cette situation. Entre autres, nous avons participé à une initiative collaborative nationale visant à créer un énoncé de position sur le jeu actif à l’extérieur. Celui-ci a été rendu public en 2015 dans le bulletin de l’activité physique chez les enfants et les jeunes de ParticipACTION. À la base, nous disions que l’accès au jeu actif dans la nature et à l’extérieur – avec ses risques – est essentiel au développement sain des enfants. Nous conseillons d’accroître les possibilités de jeu autodirigé pour les jeunes à l’extérieur, dans tous les milieux, à la maison, à l’école, à la garderie, dans la communauté et dans la nature. L’énoncé de position contient la recherche sur laquelle nous nous sommes fondés, et celle-ci peut être très utile pour tenter d’éduquer les parents dans notre pratique, ou nos collègues éducateurs de la petite enfance. Cet énoncé de position a aussi été très utile dans le travail de promotion à l’échelle locale et nationale. Notamment, il a été cité dans une décision de la Cour suprême de la C.-B. concernant une affaire de blessures subies dans une aire de jeu contre un district de la province.