Blackstock – sauter à pieds joints ou se traîner les pieds
On demande aux Premières Nations, dans le contexte colonial, de faire preuve de patience avec le gouvernement, au moment où celui-ci s’efforce de remédier aux violations des droits de la personne, en particulier pour les enfants. Je ne suis pas d’accord. En fait, je ne suis pas d’accord que la patience est une vertu dans cette situation. Les enfants n’ont qu’une seule enfance, et en particulier une seule petite enfance, ce sont certaines des années les plus importantes de leur développement. Ces années exerceront une influence déterminante sur toute leur vie et au-delà, elles toucheront même la prochaine génération. Ces enfants ne peuvent pas attendre cinq, six ans, une décennie, ou vingt ans pour que le gouvernement se mobilise. Quand il s’agit de remédier aux inégalités pour les enfants, je crois qu’il faut agir en sautant à pieds joints et non en se traînant les pieds. Il ne faut pas s’y mettre une année à la fois, un budget à la fois, il faut plutôt agir dès maintenant.
En 2016, le Tribunal canadien des droits de la personne a conclu que le Canada faisait consciemment de la discrimination raciale à l’égard des jeunes enfants, des enfants des Premières Nations. Il a également conclu que cette discrimination raciale a eu pour conséquence d’encourager leur placement dans les services de protection de l’enfance parce qu’on leur avait refusé les mêmes services de base tenus pour acquis par tous les autres enfants canadiens. Et qu’est-ce que cela signifie d’être placé dans des services de protection de l’enfance? Nous avions déposé une feuille de calcul comme preuve au Tribunal canadien des droits de la personne, soit un document du gouvernement fédéral. Ce document parlait de l’expérience des enfants des Premières Nations au sein des services de protection de l’enfance du point de vue des enfants eux-mêmes, c’est-à-dire en posant la question : « Combien de dodos reste-t-il avant que je puisse voir ma mère? » Lorsque nous avons additionné le nombre de dodos que les enfants des Premières Nations vivant dans les réserves au Canada avaient passé en famille d’accueil entre 1989 et 2012, cela revenait à plus de 66 millions de nuits ou 187 000 années d’enfance. Voilà le prix à payer pour avoir fait preuve de patience en attendant que le gouvernement fasse les premiers pas.
